On peut rire de tout, mais ...

On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde.


Cette (fausse) citation de Pierre Desproges est le pire contresens qu’on puisse faire, et elle sert malheureusement à justifier les traits les plus bas par une caution intellectuelle incontestable.

Contexte

Cette citation est extraite du réquisitoire de Pierre Desproges contre Jean-Marie Le Pen, au Tribunal des Flagrants Délires du 28 septembre 1982.

La citation est le plus souvent utilisée pour justifier un trait d’humour raciste ou de mauvais goût (Les deux n’étant malheureusement pas incompatibles), son auteur se camouflant derrière l’autorité de Pierre Desproges : si c’est lui qui l’a dit, c’est que je peux tout dire même si c’est offensant. Et si tu t’opposes à cet humour, c’est que tu n’es pas d’accord avec Pierre Desproges et que tu es donc un censeur de la pire espèce.

On peut rire de tout ...

S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège, blasphématoire, que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables, et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, à mon avis, on peut rire de tout, on doit rire de tout : de la guerre, de la misère, et de la mort.

Cette première partie est effectivement véritable : Pierre Desproges dit bien qu’on peut rire de tout : il ajoute même qu’on doit le faire, comme un devoir sacré vis-à-vis de la guerre, la misère et la mort. Toutefois, il ne dit pas qu’il cautionne n’importe quel type d’humour : le rire dont il parle est celui qui « désacralise la bêtise, exorcise les chagrins véritables et fustige les angoisses mortelles », et non pas l’humour bas-de-plafond et souvent raciste qu’on cherche à justifier.

... mais pas avec tout le monde ?

[...] peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur. Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelquefois au-dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie d’un stalinien pratiquant, par exemple, me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine. Et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême-droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie [...]

C’est ici qu’intervient le faux-sens. Dans son réquisitoire, Pierre Desproges indique clairement que c’est la présence de personnes qu’il n’apprécie pas qui lui répugnent à faire de l’humour. On lui attribue à tort le sens suivant : "Il n’y a pas de problème à faire de l’humour offensant tant qu’on ne le fait pas devant les personnes potentiellement offensables". Cet énorme faux-sens justifierait donc qu’on puisse faire des blagues misogynes "entre mecs", voire des blagues racistes "entre blancs" [1], tout en se donnant bonne conscience. Et si une personne se trouve offensée, ce n’est pas la blague qui est en cause, mais la personne qui n’aurait pas dû être là (Voire le narrateur qui aurait surestimé la tolérance de la personne à ce type d’humour).

Il va de soi qu’on peut difficilement trouver plus éloigné de la pensée de Pierre Desproges, et il est grand temps de comprendre le sens véritable de ce qu’il a voulu dire. Quant à l’humour gras, il est également temps de l’assumer par soi-même et de cesser de tenter d’y apporter une fausse caution humoristique.

Notes

[1Ou « entre noirs », « entre maghrébins », etc ... Le racisme n’a pas de frontière.

Post-scriptum :

On peut lire ici un dialogue fictif expliquant les mécaniques d’exclusion de ce genre de blagues : L’humour est une chose trop sérieuse..., par Denis Colombi, agrégé de sciences sociales.

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